Dimanche 4 janvier 2009
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2.
Ma mère nous appela à table une demi-heure plus tard, et nous descendîmes. Tante Leila, son mari et son
fils étaient revenus, et nous allâmes leur dire bonsoir.
Au moment de saluer Léandre, je stoppais net. Son visage bronzé, comme s’il revenait de pays exotiques, était arrêté dans la même expression de stupeur que moi, ses yeux bleus accrochés aux
miens, et je sentis une connexion s’établir entre nous. La pièce devint étouffante, tout bruit de conversation avait disparu. Il n’y avait que nous, un homme et une femme, se fixant comme s’ils
pouvaient voir l’un en l’autre. Je détaillais ses sourcils noirs, de la même teinte que ses cheveux, relevés dans une expression de surprise, ses lèvres pâles entrouvertes, et son regard azur si
profond, si envoutant.
Nous restâmes ainsi ce qui me parut une éternité, et ce fut lui qui détourna les yeux le premier. Nous marmonnâmes un vague « salut », et j’allais me placer à côté d’Ilies, de
l’autre côté du salon. Celui-ci, ayant remarqué notre moment d’arrêt, avait pris soin de nous cacher aux adultes durant les cinq secondes qu’avait duré notre regard. Il fit semblant de me faire
la conversation, afin de cacher mon trouble à ma mère, ce dont je lui fus très reconnaissante. Je ne suivis rien des conversations de la soirée, concentrée à tenter de ne pas fixer Léandre, mais
dérapant souvent. Je remarquais à cette occasion qu’il faisait de même, mais décidais de ne pas tenter d’expliquer ce comportement dans mon état d’esprit actuel. La seule chose dont je puis être
sûre concernant cette soirée, c’est que je ne m’attardais pas longtemps après le dîner, et prétextant la fatigue j’allais me coucher très rapidement.
Je restais longtemps dans mon lit, couchée sur le côté, yeux fixés sur la fenêtre laissée ouverte à cause de la chaleur, contemplant les étoiles. Une chose était sûre, ce malaise qui
m’avait prise n’était aucunement dû aux histoires de ma mère comme quoi Léandre était quelqu’un d’infréquentable. Non, si je n’avais pu détacher mon regard de lui, ce n’était pas par peur. J’en
étais convaincue. J’étais amoureuse.
Cette certitude m’arracha un grand sourire, et je revis celui de Léandre riant à table à une plaisanterie de mon père, à laquelle je n’avais rien compris. Un malaise me prit lorsque je
réalisais la réaction de ma mère si jamais elle l’apprenait, mais il était mineur comparé à ma peur que mes sentiments ne soient pas partagés. Ainsi tourmentée, je ne tombais que dans un
demi-sommeil, et ce fut sans peine que des coups frappés à ma fenêtre me réveillèrent.
J’ouvris les yeux, toujours tournés vers la fenêtre, et vis une silhouette tapotant d’un doigt contre ma vitre. Je sursautai, allumai ma lampe de chevet et reconnus Léandre, monté sur une
échelle appuyée au mur de la maison. J’éteignis aussitôt ma lampe, de peur d’éveiller mes parents, et allai à la fenêtre qui par chance s’ouvrait vers l’intérieur.
- Bon sang, mais qu’est-ce-que tu fais là ?
- Je me suis dit qu’une petite promenade me permettrait de dormir, et d’oublier le magnifique visage découvert aujourd’hui et qui me hante, mais j’y ai renoncé en passant devant ta
fenêtre.
- Tu vas te rompre le cou, entre, lui dis-je en m’écartant, mais il m’attrapa le bras d’un geste vif et me retint.
- Non, je ne veux pas réveiller tes parents, et s’ils entrent tu pourras juste fermer ta fenêtre et faire comme si de rien n’était !
- D’accord, mais évite de gigoter et de tomber en ce cas, parvins-je à dire, malgré les balbutiements qui m’avaient pris au contact de sa main.
- Dis tout de suite que je ne suis qu’un maladroit, s’offusqua-t-il.
- Qui a renversé la sauce de viande tout autour de son assiette tout à l’heure ?
- Est-ce ma faute si une charmante créature, n’osant me regarder, attirait toute mon attention ? demanda-t-il, un air de pleine innocence sur le visage.
Je détournais le regard et un silence s’installa. J’étudiais le papier peint avec attention (jaune pâle, parsemé de vaguelettes orangées dans lesquelles j’imaginais des animaux exotiques),
refusant de parler la première. C’était lui qui était venu me rendre visite après tout !
- T’ai-je offensée ? me demanda-t-il, inquiet.
- Bien sûr que non, répondis-je, toujours sans tourner le regard vers lui, mais me diras-tu la raison de cette visite ?
- Je te l’ai dit, j’ai eu une soudaine envie de te voir.
- Ne crois pas t’en tirer comme ca. Pourquoi mon cousin voudrait-il me voir, moi sa cousine, en pleine nuit et sous peine d’enfermement si ses parents le découvrent ? lui demandais-je,
fixant toujours les murs de ma chambre.
- Ta fameuse intuition féminine ne te le susurre-t-elle pas ? Il n’y a pas cent raisons pour un homme de venir toquer à la fenêtre d’une femme en pleine nuit.
- Sauf que je ne suis pas une femme, je suis ta cousine !
- Cela ne t’empêche nullement d’être une femme.
- Mais ça devrait t’empêcher de vouloir venir me voir en pleine nuit.
- Peut-être bien, sauf que… Mais pourquoi ne me regardes-tu pas ? demanda-t-il, irrité.
Je ne répondis pas tout de suite, fixant maintenant mon bras, toujours empoigné par sa main froide. Voyant du coin de l’œil que Léandre tentait de rencontrer mon regard, je baissais le
mien sur mes pieds pour l’éviter.
- Réponds-moi, chuchota-t-il.
Je pris mon courage à deux mains, inspirai et répondis :
- Je ne saurais plus avancer d’argument logique si je te regarde en face.
- Pourquoi donc ? demanda mon cousin d’une voix surprise.
- Comme si tu l’ignorais, ne te fiche pas de moi, m’énervais-je en relevant malencontreusement les yeux vers lui.
Son regard azur, plus beau encore que quelques heures auparavant car éclairé par la lune, était surpris et peiné. Il s’éclaira, scintillant telles les étoiles filantes dans le ciel de
juillet qui nous surplombait, en rencontrant le mien. Je ne pus résister à cette vision, et lui avouai en m’empourprant un peu plus à chaque mot :
- Tes yeux sont magnifiques, je perds tous mes moyens devant eux.
Il parut surpris, puis sur son visage apparut un large sourire.
- Pour de vrai ? demanda-t-il.
Lentement, il se pencha en avant, ses yeux ne quittant pas les miens. Ses lèvres effleurèrent les miennes, tendrement, avant de s’écarter. Nous nous fixâmes un moment, envoûtés, jusqu’à ce
qu’un bruit dans le couloir nous fit sursauter. Je m’immobilisai, cessant de respirer, toute mon attention dirigée sur la porte de ma chambre. Des pas se rapprochaient. Léandre descendit les
échelons, formant les mots « à demain » sur ses lèvres et m’envoyant un baiser de loin tout en récupérant l’échelle. Puis il disparut derrière les fourrés, en moins d’une minute. Je me
précipitais silencieusement jusqu’à mon lit, me couchais et me tournai vers le mur.
Les pas s’arrêtèrent un instant devant ma porte, puis continuèrent leur chemin vers les toilettes, au bout du couloir. Je poussai un soupir de soulagement et me retournais vers la fenêtre.
Fixant les étoiles, je fermais les yeux et mon esprit retournait auprès de Léandre, sans qu’aucun pas ne vienne nous déranger cette fois.